La Littérature est l’histoire d’une vieille dame (Louis Hamelin, Le Devoir)

L’autre matin, la cour s’est remplie de geais bleus qui s’égosillaient comme des malades. Qui vrillaient l’air bleu comme des perceuses électriques. Une si grande agitation a fini par m’inquiéter: de nouveau, j’ai endossé mon per-sonnage de vieille dame anglaise mâtinée de robineux new-yorkais et suis allé ajouter des graines dans la mangeoire. Dans les arbres, loin au-dessus de ma tête, en plein soleil, ça gueule puis ça se débande comme si je dé-rangeais. De retour devant mon ordi, j’en vois un surexcité qui continue de jaser, perché sur le fil électrique. De bomber le torse et de produire à intervalles rapprochés ses grincements de vieille poulie. On est assez loin de Mozart, merci. Quel mongol à batterie.

Et soudain, je comprends tout. Ce n’est pas de tournesol ou de maïs qu’ils ont besoin ce matin. Ni même de cacahuètes en écale. Il est revenu, ce doux temps de l’année. En Abitibi, je voyais les mésangeais se pointer avec la petite famille — trois ou quatre gros poussins ahuris, patauds en vol, aussi gris que la cendre du poêle — dès la fin de mai ou le début de juin, alors que l’eau dans le seau laissé dehors gelait encore la nuit. Et quelqu’un m’a dit que les corneilles s’y étaient mises dès Pâques cette année. On peut dire que c’est de famille, celle qui fait de ce geai insécure et chicanier un cousin du grand corbeau. Chez les corvidés, comme chez les Kennedy, pas de temps pour les préliminaires (les confidences de Marilyn font partie de ma culture générale). Et que ça saute!

La littérature a déjà tout dit sur l’amour, le cinéma tout montré. Elle a eu besoin de près de 1000 pages (999 exactement, dans l’édition de la Pléiade) pour le faire par la bouche d’Albert Cohen, auteur de Belle du Seigneur, mais l’époque est aux raccourcis. Un Chilien, Alejandro Zambra, professeur de littérature, critique et auteur d’un premier roman, vient à son tour de trouver les mots pour le dire, mais en 92 pages seulement, qui elles-mêmes peuvent être ramenées, comme dans ce jeu qui consiste à faire tenir un destin dans six mots, à deux lignes: «À la fin, Émilia meurt et Julio ne meurt pas. Tout le reste est littérature.» Et c’est vrai, et ça marche. C’est l’histoire d’une vieille dame, la Littérature, qui avait de beaux restes, au point de faire des folies, un «trip à trois», avec deux adolescents. De follar, bref, qui est un mot espagnol que je ne connaissais pas pour décrire ce que font les corneilles et les geais sur les fils électriques.

Importance des mots. Émilia: «c’est un des problèmes des jeunes Chiliens, nous sommes trop jeunes pour faire l’amour, et, au Chili, si on ne fait pas l’amour, on ne peut que niquer ou forniquer, mais moi ça ne me plaît pas de niquer ou forniquer avec toi, avec toi, je préférerais follar, comme en Espagne». Si vous êtes comme moi, vous êtes en train d’opposer la douceur dulcinéenne de follar à la rudesse du fuck anglo-saxon. Le Swann de chez Proust, pas du tout le genre à tomber amoureux d’un pédalo, et sa Odette faisaient, eux, catleya, cette fleur s’étant, par un certain concours de circonstances, retrouvée associée à leurs bizounages nocturnes. Pour une fois que je ne mentionne pas Proust à seule fin d’étaler ma culture: il a vraiment un rôle à jouer dans cette histoire.

Le jeune homme, maintenant: «Julio esquivait les histoires sérieuses, se cachait non pas des femmes, mais du sérieux, puisqu’il savait que le sérieux était autant sinon plus dangereux que les femmes.» Cette phrase ne donne encore qu’une très faible idée du style de Zambra, dans lequel il y a un peu du Boris Vian de L’Écume des jours et un peu du Barrico facétieux et conscient de ses effets qui, au début de Soie, nous prévenait qu’il ne servait à rien de chercher une machine à laver dans son roman: on n’en trouverait pas. Et Vian, ce n’est pas non plus pour étaler ma culture, mais à cause du nénuphar dans le poumon de son personnage. L’amour-nénuphar après l’amour-catleya. Zambra pousse, c’est le cas de le dire, cette métaphore végétalo-amoureuse un cran plus loin: voici l’amour-bonsaï, cultivé, empêché, fruit d’un véritable art du dépérissement.

Plus que des livres

Bonsaï est un de ces livres qui ne font pas que parler des livres, mentionner des titres au passage, mais dont l’intrigue se voit influencée par l’existence même des ouvrages. Ils ont révélé à Emma Bovary l’insatisfaction de son coeur et de ses sens. Pour Émilia et Julio, ils préludent au contraire à la satisfaction. «Ce devint alors une habitude de lire à haute voix — à voix basse — chaque soir, avant de follar. Ils lurent Le livre de Monelle, de Marcel Schwob, et Le Pavillon d’or, de Yukio Mishima, qui se révélèrent pour eux de raisonnables sources d’inspiration érotique.» Parfois, c’est moins évident… «Il ne leur est pas toujours aisé de trouver dans les textes une raison, si mince soit-elle, pour follar, mais ils finissent toujours par isoler un paragraphe ou un vers qui, capricieusement étiré ou perverti, fait leur affaire, les chauffe. (Ils aimaient cette expression, se chauffer, c’est pourquoi je la rapporte (sic). Ils y prenaient presque autant de plaisir qu’à se chauffer.» Importance des mots…

Personnellement, Le Pavillon d’or ne m’a pas laissé un très grand souvenir érotique et je l’ai même trouvé, en fait, tout particulièrement débandant, mais une amie qui écrit maintenant une poésie saluée par la critique me lisait Frankenstein au lit, un aphrodisiaque que je trouve aujourd’hui un peu curieux quand j’y repense.

Plus innocente que les fantasmes sadomasochistes nazis, cette manière de chercher l’excitation dans le patrimoine littéraire ne va pas sans risque. Après avoir quêté des sensations émoustillantes du côté de Pérec, d’Onetti, de Carver et (quand même, il faut le faire) de Nietzsche et de Cioran, les tourtereaux tombent sur un bref récit de Macedonio Fernandez inclus dans L’Anthologie de la littérature fantastique des Borges, Casares et Ocampo. «Tantalia est l’histoire de deux amants qui décident d’acheter une petite plante et de la conserver comme symbole de l’amour qui les unit. L’un et l’autre comprennent trop tard que, si la plante meurt, avec elle mourra aussi l’amour qui les unit. Comme l’amour qui les unit est immense et qu’aucune raison ne saurait les amener à le sacrifier, ils décident d’aller perdre la petite plante au milieu d’une multitude de petites plantes identiques. Vient ensuite le chagrin, le malheur de savoir qu’ils ne pourront plus jamais la retrouver.»

Ils sont tombés, bref, sur la mise en abyme de leur propre amour, de tout amour, que nous aimons croire éternel mais qui est le plus souvent périssable, à l’image des corps qui le portent. C’est pourquoi nous préférons la littérature, qui nous parle d’amours plus fortes que la mort, et Julio et Émilia aussi, qui en voudront un peu à Macedonio Fernandez de leur avoir révélé une vérité qu’ils auraient fini par découvrir bien assez tôt.

«Savoir ne permet pas toujours d’empêcher… » C’est dans Du côté de chez Swann. Nous y voilà. Et Proust, en passant, pour s’exciter, ne lisait pas du Anatole France. Il embrochait des rats en cage avec des aiguilles à tricoter dans les bordels de Paris. C’est ce qui se racontait dans les salons. À l’époque de madame de Lafayette, les plus beaux hommes et les plus belles femmes se réunissaient, dans un salon justement, où le plus beau tombait amoureux de la plus belle et on avait un roman. Zambra est plus près de nous: il n’a aucune raison de nous cacher que Julio aurait préféré coucher avec une des deux soeurs Vergara, mais ensuite il aime Émilia. Ensuite, que des êtres comme nous, qui se cherchent, se ratent, se frôlent de par le monde. Ce pourrait être triste. Ce ne l’est pas. C’est drôle, érudit, sexy, profond, lumineux, grinçant et léger. Un livre de saison.

 

 

Publicado en Le Devoir, 5 de abril 2008. Tomado de acá.

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